FALLA (M. de)


FALLA (M. de)
FALLA (M. de)

Contemporain et successeur du compositeur et pianiste Isaac Albéniz, Manuel de Falla développa et dépassa les découvertes de son compatriote. Mais son œuvre est le fruit d’une longue et difficile patience alimentée par un caractère tourmenté.

Depuis l’âge de trente ans, sinon depuis l’adolescence, sa vie fut une lutte constante entre la sensualité souveraine qui s’est épanchée dans L’Amour sorcier et l’austérité âpre et décharnée du Concerto pour clavecin . Une maladie vénérienne contractée à l’âge de trente-six ans provoqua en lui un combat qui devait le mener vers une forme d’ascétisme pétrifié, bienveillant pour autrui, trop sévère pour lui-même; il vécut sa maladie comme un châtiment divin. Néanmoins, la musique d’Espagne se libéra, grâce à lui, des excès d’un folklorisme banal où elle était tombée pour atteindre le niveau déjà exceptionnel des dernières pièces d’Albéniz, puis se hausser jusqu’à celui où le XVIe siècle l’avait placée. Dans le langage universel de Falla, l’élément traditionnel ou national, tout présent qu’il soit, n’est jamais déterminant mais déterminé.

1. Les années de formation

Élève de José Tragó

Quatrième enfant d’un commerçant originaire de Valence et d’une mère d’ascendance catalane, Manuel de Falla y Matheu est né à Cadix. Dès l’âge de huit ans, sa mère l’initie au piano. Plusieurs maîtres provinciaux plus ou moins obscurs lui succèdent. Ces études fragmentaires, non systématiques, accompagnent ses premiers concerts de pianiste, depuis ses douze ans. Des pages de cette époque, il ne reste que les titres: un Quatuor avec piano , une Mélodie pour violoncelle et piano , un Quintette .

À partir de 1890, il se rend régulièrement à Madrid pour travailler sous la direction de son premier vrai maître, José Tragó, l’un des meilleurs pianistes espagnols de l’époque. Initié ensuite à la compréhension de son art, Falla entreprend la transcription analytique de plusieurs partitions de Richard Wagner. Enfin, après cinq ans de concerts en province, il s’intègre peu à peu dans la capitale, au milieu musical espagnol.

De 1896 à 1898, il suit les cours du Conservatoire royal où professe son maître, lui-même disciple de Georges Mathias, professeur au Conservatoire de Paris et élève de Chopin. L’influence de Tragó fut décisive dans la formation de Falla. Il obtient un prix de piano. Les compositions de cette époque: Valse-Caprice , Nocturne , Sérénade andalouse , révèlent l’influence de Chopin et d’Albéniz.

Pedrell et «La Vie brève»

De 1900 à 1902, Falla acquiert une certaine notoriété par quelques zarzuelas où l’héritage italianisant de Francisco Barbieri est reçu à travers Ruperto Chapi, Andrés Bretón et Federico Chueca. La première, Los Amores de la Inés , est créée le 12 avril 1902 au Teatro Cómico. Vers le milieu de 1901, il rencontre Felipe Pedrell, avec qui il approfondit ses connaissances théoriques (instrumentation, orchestration, etc.) pendant trois ans. Dans une brochure célèbre, Pour notre musique (1891), Pedrell a prôné un retour aux sources nationales de la musique et l’assimilation à la tradition savante européenne dans un style original et authentique. Jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans, Falla travaille sous sa direction, comme le firent auparavant, trop brièvement, Albéniz et Granados. Lorsqu’en 1904 Pedrell quitte Madrid, son élève écrit laborieusement, en huit mois, La Vie brève (La Vida breve ), résumé de tout son apprentissage. Cet opéra – drame lyrique dont on ne joue de nos jours que la danse du deuxième et dernier acte – reflète en partie une orientation que partagent les compositeurs français de l’époque. Mais elle est tout intuitive, car si à Paris on discute Claude Debussy, en Espagne on l’ignore. Avant 1905, aucun programme de concert n’affiche à Madrid les noms de Roussel, Dukas ou Ravel; zarzuelas et opéras de Gounod et de Puccini se succèdent sans laisser de place à autre chose.

Sur un texte de Carlos Fernández Shaw, alors prestigieux librettiste de zarzuelas, La Vie brève révèle deux influences nouvelles: Puccini et Wagner. L’œuvre fut primée par l’Académie des beaux-arts de Madrid, mais elle ne fut pas exécutée et dut attendre 1913 pour sa création en France.

En juillet 1907, après de longues et vaines démarches, Falla partait pour Paris, désireux d’échapper à un milieu trop insatisfaisant et encouragé par les promesses de concerts d’un soi-disant imprésario. Il emporte avec lui un livre qui avait hâté ses réflexions: Une révolution dans la musique. Essai d’application à la musique d’une théorie philosophique , par Louis Lucas, édité à Paris en 1849 et étonnamment moderne d’esprit.

2. Une vie anxieuse, une œuvre laborieuse

Un Andalou à Paris

Au cours de ses sept ans de séjour dans la capitale française (1907-1914), Falla assiste à l’affirmation progressive de l’esthétique impressionniste: Debussy aborde ses conceptions les plus secrètes, Ravel écrit quelques-unes de ses œuvres principales.

Après une brève tournée comme pianiste avec une troupe de ballet de second ordre en Belgique et en Suisse, Falla entre en contact personnel, durant l’automne 1907, avec les compositeurs dont la musique a confirmé ses recherches: Debussy, Ravel, Dukas. Ce dernier lui donne des conseils d’orchestration et l’autorise à lui porter ses travaux. En même temps qu’il agrandit le cercle de ses relations, il approfondit la connaissance de la musique française et se lie avec Albéniz (professeur à la Schola cantorum), le pianiste Ricardo Viñés et d’autres musiciens comme Florent Schmitt, Gabriel Fauré et Igor Stravinski, qui deviendront ses amis. Amitié sans intimité, cependant. C’est un personnage timide, mystérieux, toujours habillé de noir, qui ne se livre pas, malgré les soucis d’argent parfois cruellement pressants qui l’acculent à toutes sortes d’expédients. Il porte paisiblement et obstinément sa Vie brève sous le bras, à la recherche d’un chef d’orchestre. Son regard vif et ses traits dénoncent son origine méridionale et son ardeur. Mais il s’exerce déjà à l’ascétisme.

En 1908, ses Pièces espagnoles (Cuatro Piezas españolas ) sont imprimées par un éditeur qui, exceptionnellement, accepte, sous la pression conjuguée de Debussy, Ravel et Dukas, de déroger à sa norme de n’éditer que de la musique française. Fugace moment de joie dans une vie terne, et qui ne se répétera qu’une fois, en 1910, avec l’édition des Trois Mélodies sur des poèmes de Théophile Gautier. En 1912, une maladie vénérienne probablement mal soignée le retient à l’hôpital pendant dix mois; il en sort encore plus déterminé peut-être à l’abstinence et certainement plus attaché que jamais aux commandements de l’Église.

Le retour

Le Manuel de Falla qui rentre en Espagne en 1914, chassé par la guerre, peut se sentir satisfait: il a signé un contrat avec l’éditeur français Max Eschig, et revient avec le manuscrit quasi définitif des Sept Chansons espagnoles , petits joyaux ciselés autour de brefs textes populaires, ainsi que l’ébauche des Nuits dans les jardins d’Espagne , heureuse alliance du raffinement et de l’évocation folklorique. Mais il est définitivement marqué par une anxiété qui ne le quittera plus. Les séquelles de la maladie, peut-être inconsciemment souhaitées sinon cultivées par lui, le harcèleront jusqu’à son dernier jour et son ascétisme se confondra dès lors avec la crainte permanente de la colère divine et un ressentiment plus ou moins manifeste envers le sexe. Méditerranéen, fils du soleil, il fera cependant de la religion catholique, héritée de sa famille, l’agent d’un conflit douloureux et exténuant qu’il voudrait purificateur.

D’abord à Madrid, puis, en 1919, à Grenade, dans le silence d’une maisonnette près de l’Alhambra, il mènera pendant vingt ans près de sa sœur María del Carmen une vie de réclusion coupée de rares voyages à Londres, à Paris et en Italie. Personne ne le verra jamais avec une autre femme.

Il achève les Nuits , créées à Barcelone en 1915, peu avant la première version de L’Amour sorcier , la même année. Suit Le Tricorne (1917), qui, en 1919, obtient un brillant succès à Londres.

Durant ces vingt années de Grenade où la maladie trouble souvent son recueillement mystique, il écrit ses meilleures œuvres: la Fantasia Baetica pour piano (1919), Pour le tombeau de Claude Debussy (1920), en hommage au musicien mort en 1918, Les Tréteaux de maître Pierre , commandés par la princesse de Polignac et créés à Paris en 1923, et surtout, après une Psyché pour mezzo-soprano, Pour le tombeau de Paul Dukas (1935) et le Concerto pour clavecin, flûte, hautbois, clarinette, violon et violoncelle . Cette œuvre fut créée à Barcelone en 1926, par Wanda Landowska, qui ne parut pas comprendre le sens de la composition qu’elle avait commandée; déçu par cette exécution, Falla étudie l’œuvre à la hâte pour la jouer lui-même au clavecin lors de la création parisienne, l’année suivante.

Son recueillement est parfois entrecoupé par quelques actions menées avec brio et enthousiasme en faveur du milieu musical. Ainsi, de 1928 à 1936, il lutte pour créer et consolider un orchestre de chambre à Séville, l’Orchestre bétique, qu’il aide à vivre grâce au concours de son premier violoncelle, Segismundo Romero, tout dévoué à sa cause; de 1933 à 1935, il collabore à la fondation de la revue Cruz y Raya qui abrite plusieurs années les meilleurs écrivains et penseurs du moment. Mais la maladie a trop souvent raison de ses efforts. De La Vie brève au Concerto , pourtant, Falla a suivi le lent chemin d’un difficile dépouillement.

L’obsession perfectionniste

Après L’Amour sorcier , chef-d’œuvre où la source folklorique andalouse est miraculeusement soumise à une habileté technique acquise en France, il est de plus en plus mécontent de son travail. C’est que l’ascétisme n’est en lui que l’aspect moral d’un besoin de perfection qui l’étreint avec une telle force que, bien souvent, il ne peut plus savoir à quel moment l’ouvrage est achevé. Ce besoin, qui l’empêche de mettre en chantier bien des projets, le paralyse souvent. Ainsi, pour un passage des Tréteaux , il compose jusqu’à onze versions sans être jamais tout à fait satisfait de celle qui a été imprimée, gardant peut-être le regret d’avoir eu à en choisir une. De cette obsession, naît une sorte de vertige qui le pousse à corriger à l’infini les partitions éditées. Il n’est guère de partitions dédicacées qui ne contienne de ses rectifications manuscrites.

3. Un art populaire et savant

Le folklore intégré

«Je pense que dans le chant populaire l’esprit importe plus que la lettre. Le rythme, la modalité et les intervalles mélodiques qui déterminent leurs ondulations et leurs cadences constituent l’essentiel de ces chants et le peuple lui-même nous en donne la preuve en variant à l’infini les lignes purement mélodiques de ses chansons.» Ces mots de Falla peuvent s’appliquer à son œuvre jusqu’aux Sept Chansons , où il intègre le folklore dans l’orbite de ses propres procédés. Les deux ballets L’Amour sorcier et Le Tricorne sont comme des élargissements des Sept Chansons , des développements de leurs possibilités.

Mais l’ascétisme insatisfait lui demande un nouvel effort. L’œuvre qui suit est celle du renoncement. Abandonnant la source andalouse, en quête d’une veine castillane où l’art espagnol perd ce qu’il a d’exotique, Falla aborde des chemins plus arides. Il délaisse l’orchestre symphonique au profit de la musique de chambre, afin d’alléger et de concentrer son expression. Les Tréteaux puis le Concerto traduisent cette recherche.

La cantate inachevée

Enfin, sans savoir peut-être que ce renoncement le poussera même, inconsciemment, à ne jamais finir un nouvel ouvrage, il décide de faire de la longue légende catalane L’Atlantide , poème de Jacinto Verdaguer, une cantate à laquelle il travaillera dix-neuf ans sans en entrevoir la conclusion.

À Grenade, pendant la guerre civile (1936-1939), son catholicisme exacerbé sympathise avec les nationalistes, mais sa souffrance sincère devant les massacres lui dicte une conduite: ne se laisser manœuvrer par aucun des deux camps. En 1939, l’Espagne en ruine assiste à l’exil d’une grande partie de son élite créatrice. Vaincu par ses infirmités et incapable de lutter pour un milieu qui a usé une grande partie de ses forces, Falla part pour l’Argentine en compagnie de sa sœur, comme Béla Bartók quelques mois plus tard s’exilera aux États-Unis. À soixante-trois ans, il ne peut recommencer la lutte; ni son corps ni son tempérament ne soutiendraient ce fardeau. Son seul but est de terminer L’Atlantide , du moins le croit-il parfois.

Après avoir dirigé plusieurs concerts à Buenos Aires, épuisé, il cherche un refuge loin de la grande ville. Il réside à Córdoba jusqu’en 1941, s’installe ensuite en pleine sierra, à Alta Gracia où, harcelé par des difficultés économiques, il vivote jusqu’au matin du 14 novembre 1946, où sa sœur le découvre mort d’une crise cardiaque.

Dans sa version intégrale, L’Atlantide ne devait être jouée que beaucoup plus tard, en 1961, à Buenos Aires. Ernesto Halffter, l’un des rares élèves de Falla pendant ses années de Grenade, acheva les passages incomplets, choisit parmi les ébauches d’orchestration, mit le dernier point d’orgue. L’exécution vint dissiper un doute sur l’importance de cette œuvre. Avec elle, Falla a-t-il atteint les plus hautes cimes de l’expression? Pour y répondre, il faudrait analyser L’Atlantide telle qu’il l’a laissée et non pas telle que Halffter l’édita. Car celui-ci acheva ce que Falla n’a pu ou voulu finir. Cette cantate, d’ailleurs, n’était-elle pas vouée à rester, pour toujours, inachevée?

Ni le volume de son œuvre ni son importance historique ne semblent justifier maintenant la place qu’on lui reconnaissait volontiers, près de Ravel, Stravinski, Prokofiev, Hindemith et Schönberg. Seul reste, peut-être, le Concerto , dans le deuxième mouvement duquel Ravel voyait, avec raison, une page capitale de la musique contemporaine. Là, par le dépouillement final qui demande à l’ascèse castillane et à l’esprit mystique la courbe d’une mélodie souvent fragmentée, haletante, hachée, le musicien a trouvé certainement le meilleur de lui-même.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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